Knxwledge : de l'ordi de mamie à Kendrick Lamar, histoire d'un mec focus

knxwledge-handsKnxwledge est peut-être l’artiste plus productif de Bandcamp. Avant qu’il ne signe sur Stonesthrow et qu’un de ses morceaux ne soit utilisé par Kendrick Lamar sur l’album To Pimp A Butterfly, Knxwledge y avait déjà publié plus de… 60 projets. En grand fan de gens très productifs, de Bandcamp -et aussi du logiciel de production Ableton Live, c’est un plaisir d’avoir eu l’occasion de discuter avec lui… Ou quand mon podcast finit en interview écrite à cause d’un café un peu plus bruyant que prévu.

Salut Knxwledge, merci de m’accorder un peu de ton temps. J’ai vu que tu avais fait un bon paquet d’interviews cette année, tu dois être en avoir un peu marre ?
     
Ah, un petit peu oui, mais je suis plutôt bon pour simuler l’enthousiasme (rires). Non en fait c’est vraiment cool, c’est une bénédiction d’intéresser des gens dans ce business, et je ne suis fermé à aucun sujet.
     
Je m’intéresse beaucoup à la façon de vivre des artistes, leurs pratiques, comment ils passent leur temps : leurs journées, leurs semaines…

Alors, je ne sais pas si on peut me considérer comme un producteur de chambre, mais j’aime avoir mon studio dans ma chambre à tout moment, sortir du lit et me mettre au boulot directement, peu importe où je suis. En gros il n’y a pas vraiment de moment où je ne suis pas en train de faire de la musique, c’est toute la journée, c’est ma fonction, tu vois ?


Donc tu n’as pas trop de temps pour faire d’autres choses ?


Qu’est ce qu’il y a d’autre à faire de toute manière ? Je fais un peu d’exercice, et puis je marche pas mal car Los Angeles est très étendu, rien que pour avoir un pack de bouteilles d’eau il faut marcher plusieurs kilomètres parfois.  


Tu ne conduis pas ?   
     
J’ai un permis mais je ne l’utilise pas, non. Jusqu’ici pour moi avoir une voiture c’est juste des frais inutiles. J’ai beaucoup d’amis et de collaborateurs qui vivent autour de là où j’habite, c’est super et très inspirant, surtout quand on ne vient même pas de L.A. à la base. Ca fait sept ans que je suis ici et c’est toujours aussi dingue pour moi.
     
Tu as commencé à utiliser Bandcamp il y a 6 ans, et j’ai lu qu’une fois que ça avait commencé à prendre et te rapporter de quoi tenir le mois, tu a décidé de refaire des projets mois après mois. Je me demandais quel était le feedback que tu avais eu sur tes tous premiers projets ?
     
Je n’ai pas vraiment fait attention au feedback… je suis le genre de personne qui n’aime plus ce qu’il a fait une fois qu’il l’a publié, donc je partage et puis je passe à autre chose… Je crois que le premier projet un peu long que j’ai mis dessus c’était Strawberries. Quelques années plus tard la sauce a a commencé à vraiment prendre quand Joey Badass a rappé sur « WhºK∆res » un des sons du projet. De mon coté, je ne voulais plus bosser dans un boulot traditionnel pour une paye mensuelle. Je me suis dit « Est-ce que je peux vraiment juste poster des beats sur Bandcamp et ne plus aller bosser ? ». Ca a été un peu dur au début, car je ne gagnais pas vraiment ce dont j’avais besoin chaque mois, mais finalement, quand tu gères bien, ça finit par le faire.

Est-ce que je peux vraiment juste poster des beats sur Bandcamp et ne plus aller bosser ?

Quand dirais-tu que c’est devenu significatif au point de gagner ta vie correctement en ne faisant plus que ça ?
  
En fait pendant longtemps je n’ai même pas pensé à ça, j’avais ces idées de beat-tapes, dont les noms importaient peu d’ailleurs, c’était juste des envies de diffuser des choses, et je n’avais pas vraiment d’autre but. L’ordinateur de ma grand-mère, sur lequel je faisais mes trucs, n’allait pas tarder à rendre l’âme, avec tout ce qu’il contenait. Alors je me suis dit : « pourquoi ne pas balancer un peu de son avant qu’il ne soit trop tard, peut-être que je ferais quelques billets avec, que quelques personnes vont me soutenir ». Ensuite j’ai continué, c’est devenu une habitude, j’ai balancé une dizaine de beat-tapes, dont Strawberries, et c’est vraiment à partir de là que plein de nouvelles personnes ont commencé à m’écouter. Ils ont acheté le track, la tape, puis se sont mis à acheter aussi les précédentes, et ça a enclenché le processus.
   
Aujourd’hui, tu sais quelles tapes ont été le plus achetées par les gens ?
     
Non, je n’ai jamais vraiment utilisé les stats de Bandcamp, mais je reçois chaque notification, donc je vois tout, j’ai même le nom des gens qui achètent ma musique, c’est assez incroyable…

Est ce que tu en fais quelque chose ? Tu leur écris, tu envoies des mails ?

Ce serait une bonne idée, je devrais le faire en fait ! Je t’avoue que je n’ai pas trop été sur Bandcamp ces derniers temps, on y a balancé l’album Hud Dreems, mais c’était via Stonesthrow, je ne l’ai même pas fait moi-même. J’envoie tout de suite un petit mot de remerciement quand on m’achète un truc significatif, en tout cas. 
     
Avant ça, tu utilisais Myspace ?

Oui, c’est là que tout a commencé en fait. En quelques années j’y ai croisé un peu tous ces producteurs, Flying Lotus et les autres. On essayait tous de s’y faire remarquer, mais on ne pouvait mettre que quatre sons je crois… Tout le monde y écoutait Hudson Mowhawke et quelques autres. Vers 2009 j’ai reçu un premier message venant de Dublin, du label All City, et un an après je sortais mon premier vinyle chez eux. C’est aussi la première fois que je suis sorti des USA pour une petite tournée en Irlande avec eux pendant quelques jours. A coté de tous ces mp3, je me dis qu’il faut ressortir du vinyle d’ailleurs, car j’ai toujours considéré que c’est la meilleure forme pour diffuser de la musique de qualité, et que c’est ça que les gens retiennent, aussi.
     
Tu sembles également avoir une relation particulière au format cassette…
     
Oui, aussi. Mon père avait une tonne de VHS, des cassettes de dancehall de Jamaique. J’en ai aussi acheté moi même. Mon grand-père est toujours là-bas, donc y va parfois. Ces cassettes étaient ma source principale de sampling, avant de pouvoir avoir une platine décente. Mon père en avait bien une, mais elle était incluse dans un énorme sound system, lui-même directement connecté aux enceintes, donc je ne pouvais pas sampler avec.
     
En parlant de Jamaique, quand on regarde certaines de tes vidéos comme celle sur The Dungeon, tu fais un peu penser à Lee Scratch Perry, dans la façon dont tu gères les effets, un peu chaotique parfois, très spontanée. Est ce que tu as beaucoup écouté sa musique ?

Oh oui, vraiment. Tellement. On a le même nom de famille, mais on est pas liés… Je ne suis pas le genre à trop me la raconter « je suis Jamaicain » mais c’est vrai que ça se ressent, dans mes patterns de drums par exemple. Mais mère, elle, est une Américaine du New Jersey. Elle chantait et chante toujours dans un choeur à l’église, où j’ai passé énormément de temps : peut-être 4 jours par semaine, toutes les semaines… Sans même vraiment jouer d’un instrument, j’ai ça en moi. Dès que j’ai été en âge, j’ai tâté les instruments. Pour un gosse, pouvoir les toucher, c’est Noël ! C’est mon oncle qui jouait beaucoup, et j’avais accès uniquement aux instruments qui perdaient leurs cordes ou qui étaient endommagés. J’ai pu en rapporter quelques-uns à la maison. C’est les premières choses que j’ai commencé à triturer, bien avant que j’ai accès à la fameuse TB303.

Tu parles de drum patterns, mais je trouve que ce qui te caractérise aussi ce sont les FX, tu en mets beaucoup, sur les rythmiques notamment, c’est très deep parfois… Qu’utilises-tu pour donner cette impression de flottement ?
     
Oh mec, c’est juste la puissance des gênes qui m’ont été transmises ça (rires) ! Nan, c’est principalement de la compression, des EQ, essayer de ne pas sonner trop hi-fi… Je sample tout, donc c’est rarement hi-fi de toute manière. Rien de vraiment spécial sinon… Maintenant j’ai pu effacer tous mes plugs-in crackés et acheter les vrais d’ailleurs, c’est super, je me sens un vrai adulte maintenant !
     
Il y a de très bons plug-ins gratuits aussi non ?
     
En fait je n’utilise quasiment que les Waves.
     
Et je sais que tu utilises Ableton Live pour produire. Je suis un grand fan d’Ableton, mais aussi de Bandcamp et des gens très productifs comme toi, alors quand Yann (fondateur d’IHH) m’a proposé de t’interviewer tu penses bien que j’ai sauté sur l’occasion.
     
Formidable ! Concernant Live, je dois bientôt aller dans la maison-mère d’Ableton à Berlin tester Push 2 (ndr : la surface de contrôle d’Ableton Live). J’ai déjà la version beta depuis un an, mais ils l’améliorent sans cesse depuis.
     
Push, tu l’utilises pour créer ou juste pour lancer tes sons en live ?
     
Avec le nouveau, tu peux tout faire, c’est assez dingue. Ils l’ont pensé pour que tu n’aies quasiment pas besoin de regarder l’ordi.

Un peu comme Maschine ?
     
Oui voilà, exactement. Tu peux tout faire dessus, écrire les notes, régler tes EQ, etc…
     
Donc toi, concrètement, tu créés avec ?
     
Mmmh… Et bien pas vraiment en fait. Je suis un mec très MIDI, je n’ai besoin d’aucun outil pour créer, à part un ordi et une souris ou un trackpad. Mais Push est vraiment un bon outil, les boutons sont super bien placés, c’est pensé pour que tout soit fluide. Pour le live c’est vraiment top.
     
Je suppose que tu balances ta musique sur Bandcamp sans mastering professionnel. J’ai une petite question du coup : sur ton bus master dans Live tu…
     
Je le pousse à fond !
     
OK, mais tu travailles avec la chaîne de master déjà activée ? Et tu utilises toujours la même ?
     
Oui, elle est activée tout le long, je la fait en même temps que le son, mais je n’ai pas de preset pour ça, pas de template qui marcherait pour tous les sons. Chaque beat est unique, donc je fais un bus master dédié à chacun. Et puis j’en change souvent, avec les nouvelles versions du logiciel par exemple. En tout cas, en gros, je mets juste un limiteur, un compresseur multi-bandes… Et voilà !

T’auras beau payer 700$ pour un super limiter VST, tu risque d’avoir des crashs, c’est trop chiant.


Tu utilises les effets intégrés dans Ableton Live ? Tu trouves que le limiteur est bien ?
     
Je ne sais pas si il est excellent techniquement, mais il me plait en tout cas, il est facile à régler et agréable. Ce n’est sans doute pas ce qui se fait de mieux j’imagine, mais j’aime bien utiliser les effets intégrés, car ça ne plante jamais. Avec les plugs externes, il se passe parfois des choses désagréables… T’auras beau payer 700$ pour un super limiter VST, tu risque d’avoir des crashs, c’est trop chiant. Mais je vais finir par grandir, et m’équiper d’un vrai rack externe de mastering. Travailler avec quelques mecs comme Earl Sweatshirt et son ingénieur du son m’a fait réaliser à quel point rien que passer Ableton dans certains racks hardware donne des résultats incroyables…
     
Mais tu ne penses pas aussi que ton son bien particulier dépend aussi de cette limitation ?
     
Oui, il y a un réellement un sens à faire sans les choses sans moyens et trouver le son qu’on aime.
     
Et puis il y a le risque de tomber amoureux de toute cette technique et de l’aspect trop beau du son très pro et de perdre un peu ta patte en route.
     
Oui ! Et de devenir un ingénieur du son plus qu’un beatmaker, je vois. J’ai genre 63 paires d’écouteurs et de casques de tout genre, qui génèrent tout type de situations sonores, et je cherche encore lequel est le meilleur pour mixer, mais à la fin j’utilise des simples écouteurs tout cons, sans doute pas la meilleure référence que tu peux avoir pour la qualité audio finale mais bon… Qui a la réponse à ces questions finalement ? Je mixe énormément de choses au casque…

Oui, il y a un réellement un sens à faire sans les choses sans moyens et trouver le son qu’on aime.

Quel est ton casque favori ?
     
Mmmh… Finalement je dirais que mes préférés sont des Sony avec extrabass à 30$, tu vois ? Ca fonctionne, pour moi en tout cas. Mais au bout d’un moment tu réalises que la compression ne fait pas tout. Quand tu commences à aller dans ces gros shows et que ton son sort tout écrasé ça craint ! Donc j’essaie de m’améliorer en mix, et quand je re-ouvre certains de mes vieux sons parfois je me dis : « what ? trois compresseurs sur cette simple snare ? Mec ! »
     
Maintenant que tu fais ces gros lives autour du monde, tu arrives à faire des beats sur la route ?

Oui j’en ai encore fait une petite série, là, sur cette tournée, à l’hôtel, ou sur la route… Je récupère toujours du nouveau son à sampler, partout ou je vais. J’étais en Australie récemment par exemple, je suis revenu blindé. Mais quand même, c’est pas vraiment le même état d’esprit quand je suis en « mode show », clairement.
     
Dans tes vidéos on te vois fumer des spliffs pendant que tu balance ton son. Tu fumes toujours quand tu fais de la musique ?
     
Pas mal, ouais ! En fait quand je ne fais pas de musique aussi. (rires)
     
Mais tu ne fais jamais de musique sans fumer ?
     
Si si, ça m’arrive.
     
Et c’est différent ?
     
Et bien c’est étrange, pour moi les deux sont tellement liés que quand je ne fume pas je n’ai pas ce feeling « high », pour être honnête. Il y a bien des sons qui font ce même effet sans, quel que soit cet effet… Je réalise que ce n’est pas obligatoire non plus, mais c’est cool, et quand c’est cool…
     
Est ce que la façon dont tu créés a changé depuis ta signature sur Stonesthrow ?
     
Non, ils me laissent bosser avec mes gars, ils m’ont justement signé pour que je puisse continuer à faire ma musique comme je l’entend, donc pas trop non. C’est vraiment cool, d’ailleurs.

Quand tu t’entoures de mecs biens, ils attirent d’autres mecs biens.

Et quand tu bosses avec Anderson Paak (chanteur avec qui il forme le duo Nx Worries)? Le fait que ce soit pour un chanteur, tu fais des structures en fonction ?
     
Non. C’est très étrange, nous avons une vraie connexion, il fonctionne avec ses chansons comme moi avec mes beats, donc c’est vraiment facile pour nous, on se retrouve, je sors un son, lui se met à chanter dessus, l’album avance à toute vitesse… On a tous les deux grandi à l’église, donc on a le même genre de background, pour les mélodies notamment, les progressions… On a même pas besoin d’essayer des choses en fait, on se retrouve et hop, ça sort tout seul. C’est dingue quand il chante il sonne comme sur le disque, les gens croient qu’il fait du play back… Je lui dis : « hey mec, reprend un peu ta respiration, que les gens voient que c’est réel ! » (rires).
     
C’était différent quand tu bossais avec Danny Brown ?
     
Nan. De toute manière, c’est toujours vraiment cool, tous ces gens avec qui les choses se passent bien naturellement… Mais tu sais quand tu t’entoures de mecs biens, ils attirent d’autres mecs biens. En plus à L.A. il y a vraiment une énergie positive incroyable.
     
Dirais-tu qu’en un an, avec le fait d’avoir un son sur l’album de Kendrick Lamar et d’être signé sur Stonesthrow, ta vie a changé ?
     
Nan, pas vraiment en fait.
     
A part peut-être pour les royalties, quand on place sur un des albums de rap les plus connus de l’année mondialement ?
     
Même pas en fait, ce que je voulais surtout c’est le crédit du son… C’est suffisant mec, tu réalises ? C’est des dizaines de millions de personnes qui vont écouter ton son, et encore d’autres chaque jour, c’est dingue ! Ca me suffit les gars, gardez l’argent, ça va aller, je m’en fous un peu !
     
Mais tu dois avoir beaucoup de nouvelles sollicitations ? Tu peux encore rester au lit toute la journée à faire des sons ?
     
C’est étrange tout ça quand j’y repense… J’aurais jamais cru pouvoir sortir autant de sons, et en plus voir l’argent tomber directement dans ma poche, c’est dingue un peu.

Quoi que tu fasses, fais-le à fond, et reste focus.

Bon, et maintenant, avec cette vie trépidante, tu as le temps pour avoir une copine, tu penses avoir des gosses un jour ? Je m’intéresse beaucoup aux gens qui ont des obligations, des enfants, et qui arrivent à continuer à être très productifs, c’est un vrai challenge.
     
Oh mec… C’est chaud, c’est vrai… Je sais pas … Je ne sais pas quoi faire de ta question, là… Je dois mettre 88% de mes émotions dans la musique… Les filles c’est cool, elles influencent forcément la situation mais bon… je sais pas.. Peut-être que quand j’atteindrai la trentaine, je penserais à m’éloigner de ce lifestyle alternatif… Mais oui, ma mère arrête pas de me le demander aussi, donc t’es pas le seul à te poser la question (rires) !
     
Je sais bien que tu n’as rien calculé à la base, mais c’est marrant parce que de mon point de vue, ce que tu as fait, c’est vraiment de la stratégie pure : choisir une façon d’avancer, de préférence la plus pertinente et précise, et s’en tenir à faire une seule chose à fond jusqu’à ce que ça produise son effet. Ce que tu as fait avec Bandcamp me réjouit, pour moi tu es une preuve vivante que ce principe fonctionne vraiment.

Et oui mec, quoi que tu fasses, fais-le à fond, et reste focus.
 

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